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Re: Lisières d'Europe 2026

Posté : dim. 20 sept. 2026 07:33
par Gillesf
Effectivement, cette variété des opinions des premiers concernés par la proximité de la Russie, mais aussi de leur vision des Ukrainiens et étrangers donne à refléchir.

Merci Euro6 pour ce "reportage" très détaillé et instructif sur ces regions trop souvent méconnues.

Re: Lisières d'Europe 2026

Posté : dim. 20 sept. 2026 17:24
par euro6
Le lendemain, avant de partir pour le tripoint, une savoureuse baignade dans le lac débute la journée.
On circule sur les gravel-roads en bordure de la frontière russe, et le corridor réalisé par les autorités lettones est bien visible. Une voiture grise roule à faible allure devant nous et nous laisse la dépasser, puis elle accélère, nous rattrape, nous double et nous fait signe de nous arrêter. Il s’agit d’une patrouille de la police des frontières. Un policier s’approche pour le contrôle, suivi de près par un caméraman qui filme la scène sans même nous demander notre avis. Une policière vient prêter main forte à son collègue pour tenter d’assurer une traduction dans un anglais basique. Nous ne saurons pas s’il s’agissait d’un reportage d’une production vidéo externe, ou bien la réalisation d’un document didactique interne à la Police…
Le contrôle effectué, nous repartons pour aussitôt retourner vers la frontière car c’est l’objet (non avoué) de notre présence ici. Mais le tripoint Lettonie/Russie/Biélorussie n’est pas accessible, un panneau signale l’interdiction très clairement. Pourtant cet endroit est un lieu historique et touristique, avec un aménagement construit en reconnaissance de l’amitié entre les peuples. Cela ne semble plus possible depuis la mise en place du corridor de sécurité en Lettonie…

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Faute de mieux, nous devrons nous contenter de ce panneau d'information sur le tripoint devenu inaccessible...

Nous remontons vers le nord en suivant au plus près la limite avec la Russie, en empruntant les routes non revêtues mais très roulantes qui sont très communes en Lettonie et dans les pays baltes en général.
La quantité impressionnante de poids lourds de transport de marchandises stockés sur un immense parking laisse penser que le poste-frontière de Zilupe reste ouvert à la circulation. C’est le chemin le plus rapide pour rejoindre Moscou par la route en ligne droite.
nous faisons une pause déjeuner dans le village de Ludza, avant de nous rendre au Mémorial de Ancupani situé à la sortie de la petite ville de Rezekne. Ce site est dédié à la mémoire des milliers de victimes civiles exécutées sur la colline de Ancupani par l’occupant nazi entre 1941 et 1944.

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Nous passerons la nuit dans l’enceinte d’un restaurant haut de gamme fermé mais qui nous donne accès à son immense pelouse vierge de touristes hormis un vénérable cam’s hollandais.

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Sur le chemin du tripoint suivant, l'abri-bus du village de Pededze est bien repimpé...

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Le tripoint suivant Estonie/Russie/Lettonie n’est pas accessible non plus, on s’en doutait un peu…

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Aluksne, jolie ville verte.

Pause déjeuner en profitant d’un agréable petit resto avec terrasse sur le lac à Aluksne, puis nous passons la frontière vers l’Estonie après un (trop) court passage en Lettonie qui mériterait mieux.
Nous stoppons assez tôt près de Vöru pour une nuit dans un camping au bord de la rivière où nous serons les premiers et donc les seuls à nous installer en cet endroit accueillant, avant que n’arrive après nous un couple de voyageurs suisses.

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En amont de la petite rivière qui longe le terrain de camping, un grand moulin aujourd'hui tenu par des allemands.

Le terrain agréablement équipé est tenu par un couple de retraités dont la femme parle allemand et l’homme peut échanger en anglais. Nous engageons une longue discussion avec lui, et il n’hésite pas à se confier sur ses positions personnelles quant à la situation de guerre en Ukraine et ses implications locales.
Il précise d’abord qu’il a vécu la moitié de son existence sous occupation russe jusqu’à la dernière indépendance de son pays. Une partie de sa famille fut déportée dans les camps de travail en Sibérie, et il connait donc très bien de quoi est capable une administration russe sur la population.
On apprend également les différences subtiles qui existent entre les trois pays baltes que nous avons tendance, par méconnaissance, à assimiler et à confondre. Les trois entités ont été occupées par la Russie jusqu’à leur indépendance, mais la localisation géographique explique déjà une différence de sensibilité par rapport au grand pays voisin. Les lituaniens sont plutôt proche des biélorusses et des polonais, les lettons sont essentiellement en relation avec les biélorusses, alors que les estoniens ont une relation plus forte avec les scandinaves de Suède et Finlande, et surtout avec les russes. La proportion des populations russophones est également différente et différemment répartie sur le territoire de chacun de ces pays. Alors qu’en Lettonie, par exemple, on trouve environ 50% de russophones, l’Estonie n’en compte que environ 30% mais avec une densité de plus de 90% dans la zone nord-est, à proximité de la Russie ! D’après notre hôte, il va sans dire que ces citoyens estoniens seraient évidemment du côté des russes en cas d’agression ou d’invasion. Pour sa part, par son histoire familiale et sa connaissance de la grande Histoire, cette éventualité le révulse.
Pour autant, à son avis, la solution à la guerre d’agression menée par la Russie ne passerait pas par une intégration de l’Ukraine à l’Union Européenne qui aurait un coût et des conséquences insupportables. Selon lui, la guerre en Ukraine est indiscutablement la cause de la baisse constante depuis quatre années de la fréquentation de son camping. Les clients locaux d’abord, estoniens, russes et biélorusses, mais aussi les touristes plus lointains que la proximité de la Russie inquiète. Il résume, sur le ton de la plaisanterie, que les touristes préfèrent désormais visiter l’Espagne plutôt que les pays baltes…

Re: Lisières d'Europe 2026

Posté : mar. 22 sept. 2026 20:12
par euro6
Journée citadine à Tartu, seconde ville du pays après la capitale Tallinn, en ce jour maussade et même pluvieux, pour un passage au lavomatic, et surtout pour visiter quelques musées intéressants. Nous sommes ici dans ce qu’on peut considérer comme la capitale intellectuelle d’Estonie, une ville universitaire, passerelle historique entre les cultures allemande et russe. Tartu fut capitale de la culture européenne en 2024, la Lituanie l’était en 2022 avec Kaunas, et la Lettonie le sera l’année prochaine à Liepäja.
Le Musée National d’Estonie est un bâtiment immense réalisé après un concours international d’architecture en 2017 remporté par un cabinet parisien qui a reçu le Grand Prix de l’architecture française dans le monde. Il présente l’histoire et la vie au quotidien des estoniens et des peuples finno-ougriens.
Ce soir, dîner au restaurant Chez Pierre qui tente de recréer l’atmosphère fantasmée d’un troquet parisien de la belle époque. Décor un peu too much, mais bonne cuisine.
Nous passerons la nuit au camping urbain de Tartu, une sorte de parking au bord de la rivière Emajögi, littéralement la “rivière mère”, qui traverse cette grande ville agréable à vivre.

Ce matin, séance de massage dans un Institut proche du camping, puis nous partons déambuler dans la ville avec pour but le Musée d’Art de Tartu. Une expo très sympa de peintures sur le thème original de la cuisine, et surtout une expo dédiée à l’artiste estonien Karl Pärsimägi qui nous permet de découvrir le mouvement de peinture Pallas, du nom de l’école d’art réputée de Tartu. Il s’installa à Paris avant la seconde guerre mondiale, fut arrêté et interné à Drancy puis déporté à Auchwitz où il mourut en 1942.

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Portrait de Karl Pärsimägi par Eduard Wiiralt

La personne en charge de l’accueil et de la boutique du Musée d’Art contemporain parle français, même si elle ne le pratique pas vu la rareté des touristes français qui visitent cette ville pourtant très sympathique. Il a pu nous prodiguer beaucoup d’informations intéressantes sur les expositions en cours, et en particulier sur celle qui présente quelques œuvres du peintre réputé Karl Pärsimägi. Il ne semble pas affecté par le faible nombre de touristes, et, concernant la situation de guerre, en vivant à quelques kilomètres du pays agresseur de l’Ukraine, il se contente d’une fataliste formule lapidaire : “C’est la vie, c’est comme ça…”.

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Le Musée d'Art a un petit air penché...

Après un déjeuner dans une crêperie, nous avons comme objectif le lac Peipsi. Nous échouons dans un camping sur la rive nord du lac près de Smolnitsa, peut-être l’un des derniers à la frontière russe.

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Le coffret électrique qui alimente le camping est aux normes... de l'époque soviétique...


L’endroit est dans jus d’époque pré-indépendance, avec une déco déconcertante mêlant des objets détournés et un fleurissement entretenu. Le terrain est juste derrière la plage, mais l’eau du lac n’est pas très engageante. On se contentera d’une balade sur la plage, seuls sur le long ruban de sable comme au camping… De fait, côté russe (à deux kilomètres en face) les questions environnementales ne sont pas réellement prises en compte. Le lac transfrontalier est en grande partie pollué par l’activité industrielle et notamment l’extraction de schistes bitumineux.

Re: Lisières d'Europe 2026

Posté : mer. 23 sept. 2026 09:20
par euro6
Le lendemain nous faisons route vers Narva, en parcourant le village frontalier de Vasknarva et son petit port de “plaisance” où le bac ne permet plus de traverser la rivière Narva pour rejoindre la rive russe à 100 m.

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Faute de bac opérationnel, nous pourrions emprunter cette barque pour rejoindre l'autre rive de la petite rivière Narva...?

A Narva se trouve un des bâtiments singulier du livre sur l’architecture brutaliste qui nous a déjà guidé en Lituanie, il s’agit d’un immeuble d’habitation surmonté à son sommet d’un immense volume de béton qui se trouve être un réservoir d’eau.

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Dans cette ville, nous ne sommes restés qu’une nuit, mais dans un lieu improbable…, la cour du château-forteresse de Narva ! Nous apprenons que la cour intérieure du château-fort est ouvert aux campeurs, avec accès à des sanitaires particulièrement confortables, et nous décidons donc d’y dormir, comme des châtelains.
Nous n’avons pas pu récupérer de verbatim, mais ce fut un poste d’observation intéressant de la transformation qu’opère cette guerre sur les habitudes de vie de la population. Nous étions placés en surplomb de la zone de no man’s land où transitent habituellement les véhicules d’un poste de frontière à l’autre. Mais désormais les postes de douane sont fermés de part et d’autre de la rivière Narva qui sépare les deux pays. Les véhicules ne circulent plus, des grilles ont été posées au milieu du pont, et des obstacles anti-chars ont même été ajoutés côté estonien, ce qui laisse penser que les russes ne craignent pas une invasion de chars de leur côté…

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Néanmoins le passage reste ouvert aux seuls piétons, et ils sont assez nombreux à utiliser cette dernière possibilité de se rendre d’un côté à l’autre de la frontière. Une file d’attente d’environ cent mètres et un temps d’attente de plus de quatre heures en général sont à prévoir pour ceux qui souhaitent passer. Rien n’est prévu pour les usagers de ce nouveau mode de déplacement, ni abri contre la pluie ou le soleil, ni possibilité de s’asseoir, ni même de toilettes dédiées hormis celles qu’un restaurant met à disposition de l’autre côté de la place contre paiement… Les habitués qui vont peut-être visiter leur famille ou organiser quelque petit business sont équipés de chaise pliante, d’ombrelle et de ciré pour affronter l’attente par tous les temps. Une fois le contrôle habituel côté estonien effectué, les piétons doivent donc traverser le Pont de l’Amitié (sic) et l’espace entre les postes distants de plus de cinq cents mètres par leurs propres moyens, c’est-à-dire à pieds, en traînant parfois de lourdes valises. Les voyageurs se croisent sur un corridor aménagé sur ce pont, et il faut noter qu’au moment où nous avons pu observer ce manège, il y avait plus de personnes à aller en Russie qu’à en revenir.

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Ce check-point de Narva était le point de passage principal d’échange de véhicules entre l’UE et la Russie. Il est aujourd’hui fermé, et ne ré-ouvrira probablement pas de si tôt vu les travaux qui empêchent toute possibilité de passage côté russe. Cette activité qui devait être majeure pour la santé économique de la ville jusqu’alors est donc aujourd’hui inexistante, et cela se ressent dans l’ambiance morose qui règne dans cette ville terne.
Une nouvelle base des Forces de défense estoniennes sera construite à Narva à partir de cette année. Des unités alliées seront également stationnées dans cette base estonienne située au coeur de la ville frontière.

Une balade dans la ville nous mène à un petit musée d’art présentant, entre autres pièces, une immense maquette de la ville, et quelques peintures d’artistes locaux, dont des représentations de ce fameux pont de l’Amitié qui reliait les deux forteresses, ainsi qu’un vidéo-clip de Nublu, un rappeur local lui aussi qui tentait en 1996 de glorifier cette ville sans véritable saveur.

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Le pont entre Ivangorod et Narva, avec leur forteresses respectives qui se font face depuis plusieurs siècles.

Une pause au café de l’Université, juste en face de l’Hôtel de Ville, pour déguster un goulash bien apprécié. La nuit tombe tardivement et nous avons le temps d’une longue balade avec retour au château en suivant la rive de la Narva.

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Un petit espace de délire graphique qui fait du bien dans cette ville austère.

D’ici on découvre le bas du château avec sa muraille impressionnante qui fait face à la forteresse russe de Ivangorod juste de l’autre côté de la rivière. Le château russe impressionne par sa taille, mais le château estonien est plus haut… La forteresse estonienne affiche ostensiblement à la vue des quelques passants russes qui déambulent sur la rive opposée d’immenses drapeaux de l’Europe et de l’Ukraine. C’est un beau message de soutien, qu’on retrouvera très présent en Estonie sur les bâtiments et le long des routes.

Dans la nuit, un gros orage nous surprend. Impossible de ne pas penser au fracas des bombes qui tombent sur les ukrainiens, mais on se sent plutôt en sécurité dans les murs de cette forteresse européenne.

Réveil dans le fort, puis nous continuons notre route le long de la rivière jusqu’à Narva-Joësuu où la rivièère Narva se jette dans le Golfe de Finlande.

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Si le pont avait été ouvert, nous y serions déjà...

Ici, nous sommes plus proches de Saint-Petersbourg que de Helsinki ou même de Tallinn, mais nous espérons pouvoir revenir pour nous rendre à nouveau dans cette ville russe si attachante.

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... et pourquoi pas à vélo...?

Ce point géographique clôt notre parcours à la lisière de l’Europe, depuis Giurgiulesti la ville du sud de la Moldavie sur le Danube, jusque Narva-Joêsuu au nord-est de l’Estonie à l’embouchure de la Narva sur la mer Baltique.
Nous aurons suivi les frontières orientales de la Moldavie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, et enfin l’Estonie. Il nous restera dans quelques jours à compléter cette balade aux confins de l’Europe communautaire avec la frontière de l’exclave russe de Kaliningrad le long de la Lituanie et de la Pologne.