Le lendemain nous faisons route vers Narva, en parcourant le village frontalier de Vasknarva et son petit port de “plaisance” où le bac ne permet plus de traverser la rivière Narva pour rejoindre la rive russe à 100 m.
Faute de bac opérationnel, nous pourrions emprunter cette barque pour rejoindre l'autre rive de la petite rivière Narva...?
A Narva se trouve un des bâtiments singulier du livre sur l’architecture brutaliste qui nous a déjà guidé en Lituanie, il s’agit d’un immeuble d’habitation surmonté à son sommet d’un immense volume de béton qui se trouve être un réservoir d’eau.
Dans cette ville, nous ne sommes restés qu’une nuit, mais dans un lieu improbable…, la cour du château-forteresse de Narva ! Nous apprenons que la cour intérieure du château-fort est ouvert aux campeurs, avec accès à des sanitaires particulièrement confortables, et nous décidons donc d’y dormir, comme des châtelains.
Nous n’avons pas pu récupérer de verbatim, mais ce fut un poste d’observation intéressant de la transformation qu’opère cette guerre sur les habitudes de vie de la population. Nous étions placés en surplomb de la zone de no man’s land où transitent habituellement les véhicules d’un poste de frontière à l’autre. Mais désormais les postes de douane sont fermés de part et d’autre de la rivière Narva qui sépare les deux pays. Les véhicules ne circulent plus, des grilles ont été posées au milieu du pont, et des obstacles anti-chars ont même été ajoutés côté estonien, ce qui laisse penser que les russes ne craignent pas une invasion de chars de leur côté…
Néanmoins le passage reste ouvert aux seuls piétons, et ils sont assez nombreux à utiliser cette dernière possibilité de se rendre d’un côté à l’autre de la frontière. Une file d’attente d’environ cent mètres et un temps d’attente de plus de quatre heures en général sont à prévoir pour ceux qui souhaitent passer. Rien n’est prévu pour les usagers de ce nouveau mode de déplacement, ni abri contre la pluie ou le soleil, ni possibilité de s’asseoir, ni même de toilettes dédiées hormis celles qu’un restaurant met à disposition de l’autre côté de la place contre paiement… Les habitués qui vont peut-être visiter leur famille ou organiser quelque petit business sont équipés de chaise pliante, d’ombrelle et de ciré pour affronter l’attente par tous les temps. Une fois le contrôle habituel côté estonien effectué, les piétons doivent donc traverser le Pont de l’Amitié (sic) et l’espace entre les postes distants de plus de cinq cents mètres par leurs propres moyens, c’est-à-dire à pieds, en traînant parfois de lourdes valises. Les voyageurs se croisent sur un corridor aménagé sur ce pont, et il faut noter qu’au moment où nous avons pu observer ce manège, il y avait plus de personnes à aller en Russie qu’à en revenir.
Ce check-point de Narva était le point de passage principal d’échange de véhicules entre l’UE et la Russie. Il est aujourd’hui fermé, et ne ré-ouvrira probablement pas de si tôt vu les travaux qui empêchent toute possibilité de passage côté russe. Cette activité qui devait être majeure pour la santé économique de la ville jusqu’alors est donc aujourd’hui inexistante, et cela se ressent dans l’ambiance morose qui règne dans cette ville terne.
Une nouvelle base des Forces de défense estoniennes sera construite à Narva à partir de cette année. Des unités alliées seront également stationnées dans cette base estonienne située au coeur de la ville frontière.
Une balade dans la ville nous mène à un petit musée d’art présentant, entre autres pièces, une immense maquette de la ville, et quelques peintures d’artistes locaux, dont des représentations de ce fameux pont de l’Amitié qui reliait les deux forteresses, ainsi qu’un vidéo-clip de Nublu, un rappeur local lui aussi qui tentait en 1996 de glorifier cette ville sans véritable saveur.
Le pont entre Ivangorod et Narva, avec leur forteresses respectives qui se font face depuis plusieurs siècles.
Une pause au café de l’Université, juste en face de l’Hôtel de Ville, pour déguster un goulash bien apprécié. La nuit tombe tardivement et nous avons le temps d’une longue balade avec retour au château en suivant la rive de la Narva.
Un petit espace de délire graphique qui fait du bien dans cette ville austère.
D’ici on découvre le bas du château avec sa muraille impressionnante qui fait face à la forteresse russe de Ivangorod juste de l’autre côté de la rivière. Le château russe impressionne par sa taille, mais le château estonien est plus haut… La forteresse estonienne affiche ostensiblement à la vue des quelques passants russes qui déambulent sur la rive opposée d’immenses drapeaux de l’Europe et de l’Ukraine. C’est un beau message de soutien, qu’on retrouvera très présent en Estonie sur les bâtiments et le long des routes.
Dans la nuit, un gros orage nous surprend. Impossible de ne pas penser au fracas des bombes qui tombent sur les ukrainiens, mais on se sent plutôt en sécurité dans les murs de cette forteresse européenne.
Réveil dans le fort, puis nous continuons notre route le long de la rivière jusqu’à Narva-Joësuu où la rivièère Narva se jette dans le Golfe de Finlande.
Si le pont avait été ouvert, nous y serions déjà...
Ici, nous sommes plus proches de Saint-Petersbourg que de Helsinki ou même de Tallinn, mais nous espérons pouvoir revenir pour nous rendre à nouveau dans cette ville russe si attachante.
... et pourquoi pas à vélo...?
Ce point géographique clôt notre parcours à la lisière de l’Europe, depuis Giurgiulesti la ville du sud de la Moldavie sur le Danube, jusque Narva-Joêsuu au nord-est de l’Estonie à l’embouchure de la Narva sur la mer Baltique.
Nous aurons suivi les frontières orientales de la Moldavie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, et enfin l’Estonie. Il nous restera dans quelques jours à compléter cette balade aux confins de l’Europe communautaire avec la frontière de l’exclave russe de Kaliningrad le long de la Lituanie et de la Pologne.